Le metier de restaurateur de mobilier
- Ajouté le:
- Samedi, 15 Novembre 2008
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Réponse
Introduction
La restauration de mobilier fait partie d'un ensemble
de métiers ayant pour but la conservation et la restauration du patrimoine et
elle ne doit pas être une spécialité complètement déconnectée des autres. Aussi
est-il toujours intéressant de favoriser les contacts avec ces autres
disciplines, soit au sein des écoles de restauration, soit sur des chantiers de
restauration pluridisciplinaires.
Lors de ces échanges, on se rend compte que l'état de
la réflexion sur le statut de l'œuvre d'art et sur les méthodes et produits
utilisés en restauration est beaucoup plus avancée dans le domaine des arts
graphiques ou textiles, pour ne citer que ceux-là, que dans le domaine du
mobilier. Dans ces spécialités, le souci de la conservation de l'œuvre
originale dans son intégrité prend naturellement le pas sur les notions
d'esthétique ou de solidité. Depuis une dizaine d'années, cette notion de
conservation a lentement progressé chez les restaurateurs de mobilier, mais
elle a encore du mal à s'imposer, et le poids de la tradition artisanale, quia
par ailleurs tant contribué à la renommée des arts décoratifs français, pèse
encore lourd.
La restauration jusqu'en 1980
L'art de restaurer les meubles en France a toujours
été exercé par des ébénistes, des gens du "métier". Ces artisans, au
savoir-faire ancestral, exécutaient une restauration aussi habilement que s'ils
fabriquaient leur propre meuble. Ils s'efforçaient d'égaler en prouesses
techniques leurs prédécesseurs, et si ces derniers avaient pu commettre quelque
maladresse lors de la confection d'une oeuvre, ils n'hésitaient pas à refaire
les pièces imparfaites dans les règles de l'art.
Leur intervention devait prouver qu'ils étaient encore
capable de produire de la belle ouvrage. Un bon ébéniste était forcément
considéré comme un bon restaurateur.
Par ailleurs, le mobilier avait, et a toujours, un
rôle utilitaire considérable, contrairement aux arts "majeurs" que
sont la peinture et la sculpture. On n'a jamais pensé, par exemple, qu'un
tableau pouvait être employé comme dessous de plat ou napperon. Une console,
par contre, sert fréquemment de support à des vases, des pendules ou d'autres
objets décoratifs plus ou moins pesants. La console a été en partie conçue dans
l'optique de pouvoir supporter le poids de ces objets.
L'un des buts de la restauration traditionnelle
consistait â garder cette fonction usuelle. La notion de robustesse était donc
essentielle et un pied cassé était fréquemment changé, de crainte que le
recollage ne fût trop fragile et éphémère.
De ce fait, l'indéfectibilité de la restauration était
un critère de qualité qui entraînait le choix de produits et de colles
irréversibles.
Les "bons produits" devaient durer le plus
longtemps possible et les collages étaient tenus d'être hyper-résistants et
tendaient même à l'indestructibilité. Dans cette logique, un assemblage une
fois collé ne se décollait plus et par là-même n'était plus décollable.
L'expression du savoir-faire de l'artisan, le souci de
la solidité du meuble et l'utilisation de colles irréversibles reflétaient
parfaitement l'état d'esprit de l'artisan traditionnel. Certaines interventions
ont d'ailleurs permis de sauver des meubles d'une destruction fatale.
Malheureusement, cette vision de la restauration ne
tient que bien peu compte de l'œuvre en elle-même, la technique étant plus
importante que l'objet. C'est au meuble de se plier aux impératifs techniques
de l'ébéniste et non l'inverse. Les opérations de finition traditionnelles en
sont une bonne illustration.
Le restaurateur, afin d'exécuter un vernis au tampon
dans la tradition et les règles de l'art, devait au préalable obtenir un état
de surface parfaitement plan ; les différences de niveau entre les placages
n'étaient pas admissibles et le ponçage était bien souvent la solution utilisée
pour parvenir à cette planéité.
Combien de placages se retrouvent ainsi réduits à
l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarettes quand ils ne laissent pas percer
le bâti, et ce à cause du sacro-saint vernis au tampon.
Ceci est d'autant plus regrettable et absurde, que
l'on sait que ce type de finition ne se répand qu'au XIXe siècle, et qu'il n'y
a donc pas lieu de l'appliquer systématiquement sur des meubles antérieurs à
cette époque.
En l'occurrence, on a ici affaire à une mauvaise
interprétation de l'histoire des techniques et à un manque de réflexion en
privilégiant une certaine vision esthétique.
La restauration après 1980
Depuis toujours les restaurateurs recevaient donc
exclusivement une formation d'ébéniste, que ce fût durant leur apprentissage en
atelier ou durant leurs études au collège ou lycée professionnels. Il faut
attendre la fin des années 1970 pour que se créent en France deux filières
d'étude de restauration du mobilier sanctionnées par un diplôme d'état1.
Il est important de souligner que la section mobilier,
ouverte à la création de l'IFROA1 en 1977, ne recruta plus
d'étudiants après 1980 et fut rapidement fermée en raison de sa difficulté de cohabitation
dans les mêmes locaux que les ateliers d'ébénisterie du Mobilier national.
Cette section n'a pu rouvrir qu'en 1996 ; 16 ans de perdus !
L'enseignement dispensé est basé sur une déontologie
ayant pour ligne directrice que toute restauration doit respecter
l'authenticité de l'œuvre, être documenté et réversible.
Les restaurateurs formés pratiquent donc leurs
interventions sous un angle nouveau ; qu'elles soient ponctuelles ou
approfondies, elles procèdent d'une autre démarche où le respect de l'intégrité
de l'œuvre et de son histoire est essentiel.
Les opérations de raclage et de ponçage sont de ce
fait proscrites. Les différences de niveau entre les placages qui pourraient
subsister après les interventions étant maintenant tolérées, le vernis au tampon
traditionnel n'est plus systématiquement appliqué. On choisit plutôt un aspect
final moins brillant et moins épais et on adopte des finitions plus mates, à la
cire ou au rempli-ciré.
Ces finitions ont l'avantage, outre de ne pas
accrocher la lumière qui fait ressortir les irrégularités, de donner au bois
une belle profondeur, sans avoir l'air d'une couche de plastique comme certains
vernis traditionnels trop épais.
Les re-gravures sont elles aussi abandonnées, même si
un prédécesseur malheureux a pu commettre des restaurations abusives et fait
disparaître une partie du décor en le ponçant sans vergogne. Par contre, on
pourra envisager de réintégrer des usures de la gravure par des retouches
ponctuelles au pinceau qui seront réversibles.
Dans le même esprit, un pied de meuble attaqué par les
insectes ne sera plus systématiquement scié et remplacé, mais conservé,
c'est-à-dire désinsectisé, consolidé, bouché et "maquillé", de façon
à conserver un minimum de soutien tout en préservant l'intégrité du meuble.
Par ailleurs, les colles utilisées sont exclusivement
d'origine animale et un assemblage pourra donc, à tous moments, être re-décollé
facilement par injection d'eau ou d'alcool. Au-delà des questions purement
techniques et déontologiques, c'est aussi un nouvel état d'esprit qui se met en
place. Alors que la transmission du savoir était basée sur les secrets
d'atelier jalousement gardés, on s'attache maintenant à échanger expériences,
informations, et points de vue et à créer une émulation profitable à l'ensemble
de la profession et aux oeuvres.
Ainsi le meuble n'est plus seulement considéré comme
un objet utilitaire et décoratif, mais aussi comme une oeuvre d'art, témoin de
son temps, une oeuvre vivante, dont il faut préserver à la fois l'authenticité
et les marques de son utilisation.
Il est évidemment plus facile aux institutions
muséales d'adopter ce type de démarche qu'aux ateliers de restauration du
mobilier national ou aux ateliers travaillant pour le marché privé. Les
premiers ont pour vocation de transmettre notre patrimoine aux générations
futures, les seconds ont pour tâche de fournir des meubles en état de marche
aux différents ministères et les troisièmes de satisfaire aux exigences de la
clientèle privée dont les choix vont du pire au meilleur. Quand ces meubles se
trouvent être des chefs-d'œuvre de l'ébénisterie, on ne peut que regretter
qu'ils puissent être encore confiés à la tradition.
Le restaurateur du Vingt et une ième siécle
Force est de constater que le restaurateur de mobilier
n'est plus ce qu'il était ! Un fossé s'est creusé entre cette nouvelle
profession et l'ébénisterie. Les ébénistes formés à la fabrication de meubles
sont actuellement obligés de s'adapter à l'évolution de leur profession, qui
les conduisent à utiliser des matériaux et des techniques modernes (médium,
stratifié) qui n'ont plus grand chose à voir avec les meubles anciens.
Mais comme le marché se restreint sous la pression des
géants de l'ameublement industriel, les ébénistes, pour survivre, continuent à
exercer la restauration, qui constitue un marché, sans avoir reçu de formation
spécifique.
Pourtant le métier de restaurateur est maintenant
clairement défini et se base sur des chartes déontologiques précises que chacun
se doit de suivre et de respecter2. Et s'il est vrai que les
formations qui se sont mises en place deviennent le passage obligé pour tout
restaurateur désirant intervenir dans le cadre des collections publiques, on
peut néanmoins encore s'inquiéter à l'idée que les oeuvres d'art du patrimoine
privé, qui représente plus de 50 % du patrimoine national, puissent être
confiées à des ébénistes non formés à la restauration.
Le restaurateur de mobilier a pris ses distances par
rapport à l'artisanat et aux métiers d'art. Cela ne veut pas dire
qu'individuellement, il ne soit pas pour la défense et la revalorisation de ces
métiers d'art, mais que le "Restaurateur du Patrimoine mobilier" n'en
fait tout simplement plus partie ; la conservation-restauration procède d'une
autre démarche, d'une autre sensibilité et d'une autre culture.

